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Il y a quelques années, le décryptage du génome humain promettait des découvertes nombreuses en matière d’innovation pharmaceutique. Après l’espoir d’avancées rapides et majeures, il a fallu se rendre à l’évidence : les mécanismes d’expression des gènes sont complexes et mettent en jeu, en plus de l’ADN, des ARN interférents par exemple. La génomique, même si ses promesses en terme d’innovation sont un peu retardées, a néanmoins réalisé d’importants progrès au cours de la dernière décennie. Les choses pourraient s’accélérer prochainement grâce au Big Data. Car devant la complexité des mécanismes impliquant nos gènes, l’utilisation de données diverses et d’énormes capacités de calcul peut aider à mieux comprendre les maladies de l’être humain.

Base de données de gènes + puissance de calcul = innovation médicale ?

C’est en tout cas le pari qu’est en train de faire la société américaine 23andMe. Basée en Californie, à Mountain View, cette société propose des tests ADN pour particuliers. Mountain View, le nom vous rappelle certainement une autre société ? Google y a en effet son siège social. Et d’ailleurs cette société a investi dès le départ dans 23andMe. Le fait que l’une des fondatrices de 23andMe, Ann Wojcicki, soit à la ville l’épouse de Sergey Bryn (même s’ils vivent séparés depuis 2013), fondateur avec Larry Page de Google, permet d’expliquer l’intérêt du géant de l’Internet pour cette petite start-up. Mais outre le fait de soutenir son épouse (ou future ex-épouse) Sergey Brin s’intéresse réellement aux questions de génomique. Lorsque la maladie de Parkinson de sa mère a été diagnostiquée en 2008, il a appris qu’il partageait avec elle une mutation du gène LRRK2 qui augmente la probabilité de développer la maladie. Depuis lors son intérêt s’est porté sur la génomique. Et pour lui le génome est une base de données à laquelle il faut faire correspondre des capacités de calcul. C’est cette recette qui se trouve derrière de nombreuses innovations de Google, il n’y a pas de raison pour lui que cela ne marche pas encore ici.

Des débuts chaotiques

Pour l’instant 23andMe n’a pas permis de découverte ou innovation majeure dans l’univers de l’industrie pharmaceutique et des biotechnologies. Il faut dire aussi que les débuts de la société ont été un peu compliqués. Deux ans après la création de la société, le magazine Time désignait le test génétique (basé sur un prélèvement de salive) de 23andMe, invention de l’année 2008. Les deux principales applications proposées par la société sont l’analyse de risques médicaux (en détectant la présence de gènes qui peuvent favoriser l’apparition de telle ou telle maladie) et la généalogie (origine de nos gènes, part de Néandertalien en nous …). Mais en 2013 l’agence publique américaine de la santé, la puissante Food and Drug Administration ou F.D.A., demande à 23andMe d’arrêter de faire la promotion de ses tests génétiques de prévention ou prédiction de maladie. La F.D.A. considère en effet qu’il s’agit dans ce cas de dispositifs médicaux qui doivent passer par un processus de validation administratif pour pouvoir être mis sur le marché. Plutôt que de tenter le bras de fer, 23andMe ne commercialise plus que des tests génétiques à visée généalogique aux Etats-Unis (les applications santé sont par contre vendues par les filiales anglaise et canadienne depuis la fin de l’année 2014). L’horizon s’éclaircit cependant pour 23andMe puisqu’à la fin du mois de février 2015, la F.D.A. a accordé une autorisation de commercialiser un test de la société destiné au dépistage du syndrome de Bloom, une maladie génétique rare qui se traduit notamment par un retard de croissance et une prévalence forte de cancers dont l’apparition est très précoce. Mais plus intéressant, la F.D.A. a également fait part de son intention d’assouplir les règles de mise sur le marché de tels tests. Une décision qui pourrait ouvrir le marché nord-américain pour 23andMe et d’autres acteurs du secteur.

23andMe, futur géant de l’innovation médicale ?

23andMe revendique une base de données de près de 800.000 individus pour lesquels elle dispose de données assez complètes sur leur génome. Sur son site, la société de Mountain View incite fortement ses clients à participer à la recherche médicale, en donnant son accord à l’utilisation de leurs données à des fins de recherche et en créant des communautés d’utilisateurs présentant des pathologies similaires. D’ores et déjà, cela représente certainement la plus grande base de données de génomique au monde. Et forcément cela intéresse l’industrie pharmaceutique et biotechnologique. Ainsi, outre Genentech qui a investi dans 23andMe à ses débuts, le géant de la pharmacie, Pfizer, s’est rapproché de la société afin d’accéder à sa base de données. L’objectif pour ces sociétés est de pouvoir analyser ces données pour identifier des gènes responsables de maladies, des risques propres à certaines populations, … En bref, la base de données de 23andMe pourrait faire émerger des nouvelles cibles (ou pistes) pour le traitement de maladies. On pourrait alors imaginer que la société commercialise l’accès à sa base de données à des centres de recherche publics ou privés. Il semble que 23andMe voit plus loin. La société vient en effet de recruter Richard Scheller, un poids lourd de la recherche médicale aux Etats-Unis, qui a dirigé la R&D de Genentech pendant près de 14 ans. Et 23andMe sous sa houlette pourrait avoir un rôle plus actif dans la découverte de ces nouvelles cibles thérapeutiques. Un accord pourrait avoir été conclu avec Genentech sur la maladie de Parkinson, qui pourrait rapporter à 23andMe près de 60 millions de dollars. Cela change les perspectives. Un projet qui pouvait être initialement vu comme un « gadget » (se faire décoder son génome pour environ 100 $) pourrait aboutir sur un projet très ambitieux : créer une société d’innovation médicale basée sur la plus grande base de données de gènes au monde. Anne Wojcicki a avoué que, pour elle, cela avait toujours été l’objectif et que dès le départ elle souhaitait que 23andMe développe un jour ses propres médicaments. Il faudra surveiller l’évolution de cette société pour voir si l’on assiste à la naissance d’un nouveau géant de l’innovation médicale.

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