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Les innovations des NBIC (nanotechnologies, biologie, informatique et sciences cognitives) évoquées dans la première partie de cet article vont transformer l’être humain, probablement améliorer son bien être matériel, notamment grâce aux avancées dans le domaine médical. Evidemment, ces innovations seront aussi mal utilisées et feront l’objet de toute sorte de manipulations politiques, religieuses ou économiques.

Ainsi, les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) exercent un contrôle de plus en plus étroit sur l’ensemble des NBIC. Leurs investissements sont massifs et l’on assiste à l’avènement de situations monopolistiques durables dans des domaines cruciaux comme ceux de l’intelligence artificielle et de la génomie.

Au niveau étatique, sans parler des applications militaires ou policières, certains pays se lancent déjà dans des neuro-manipulations afin de séquencer les gênes de surdoués pour créer des élites intellectuelles et scientifiques. Les recherches en neuro génétiques vont conduire à des pratiques eugénistes qu’il sera très difficile de contrôler. Aucun Etat ne voudra être marginalisé dans la course aux NBIC, tous voudront leur part du festin technologique.

Si nous allons connaître des avancées scientifiques inédites, rien n’indique pour autant que nous soyons prêt à progresser humainement. Décupler les capacités du cerveau ne revient pas à augmenter sa sagesse, et la course à la performance individuelle n’induit pas l’émergence d’une intelligence collective.

Tout renvoie donc aujourd’hui à des enjeux éthiques, à notre capacité à fixer des gardes fous, à tirer avantage des technologies sans qu’elles ne nous nuisent ou que l’on en devienne esclave : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

A ce sujet, Sciences Po Paris organisait début octobre 2014 une conférence sur le thème : Google est-il un projet politique ? En effet, les patrons du groupe de Mountain View se présentent souvent comme des bienfaiteurs de l’humanité, des éclaireurs de conscience qui investissent dans tous les domaines, de l’intelligence artificielle à la génétique, en passant par la santé, l’agroalimentaire et le spatial.

Entreprise quasi-omnipotente, nous pourrions aussi nous demander si Google n’est pas plutôt un projet religieux.

Le phénomène de convergence technologique dont Google est l’emblème – la fusion des nano, bio, info-technologies – nous pousse à acquérir une compréhension de plus en plus fine de ce qui fait l’humain. Nous sommes donc bien sur des enjeux philosophiques, de religion, dans son acception latine religare, faire lien, relier l’ensemble des problèmes humains.

Les recherches sur l’imagerie cérébrale et la numérisation du cerveau humain débouchent sur des réflexions concernant les processus biologiques de la pensée, de la création des émotions ou des phénomènes mystiques (neurothéologie). Les recherches sur la connectivité des nano-implants cérébraux nous poussent à redéfinir les frontières entre le vivant et l’inerte, systèmes biologiques et systèmes d’information. La possibilité d’une intelligence artificielle capable de dépasser l’intelligence humaine nous impose de repenser ce qu’est la conscience, ce qu’est l’âme, substance produite par le cerveau ou lien avec une transcendance. Au cœur de ces questions, il y a enfin une réflexion cruciale sur la construction de notre libre arbitre, sur la façon dont nous l’utilisons, notamment dans nos relations humaines et notre rapport à la planète.

Ces sujets complexes apparemment très éloignées du quotidien, sont potentiellement très dangereux s’ils sont phagocytés par des techno-gourous peu scrupuleux. Il ne semble pas non plus souhaitable de les abandonner à la vindicte des religions institutionnelles.

Quand on les aborde en amateur éclairé, il est donc préférable de garder les pieds sur terre en exerçant doute et scepticisme. Si l’on veut creuser, il peut être intéressant de regarder par exemple ce qu’en pensent des gens sérieux, reconnus, issus des plus grandes institutions internationales comme Caltech et le MIT aux Etats-Unis, Oxford en Angleterre ou Normale Sup en France.

Un nombre croissant d’éminents scientifiques et chercheurs universitaires font l’effort de vulgariser les enjeux de leurs disciplines à longueur d’articles dans Wired, de conférences TED ou d’interview sur Big Think. Tels de nouveaux Encyclopédistes, ils investissent à nouveau la sphère philosophique et religieuse. Ils sont physiciens, astrophysiciens, neuroscientifiques, neurochirurgiens, généticiens, psychologues, anthropologues ou philosophes[1]. Ils n’avaient pas forcément l’habitude de travailler ensemble mais les avancées technologiques leur en donnent aujourd’hui l’occasion. L’accélération des innovations nourrit et relie des disciplines intellectuelles et scientifiques autrefois éloignées. De par sa complexité et l’étendue de ses découvertes, la convergence des sciences provoque une convergence des esprits.

Ces chercheurs et intellectuels ne sont pas réellement organisés mais un rapide tour sur le web montre que les réflexions foisonnent aux quatre coins du globe. Même si personne n’a encore tenté de réécrire le Discours de la Méthode, on assiste, sans s’en rendre vraiment compte, à l’émergence d’une nouvelle spiritualité laïque. Elle est diffuse et correspond à une prise de conscience globale des questions existentielles soulevées par l’avancée des NBIC.

Comme pour la recherche atomique il y a près d’un siècle, le potentiel apocalyptique de ces technologiques est inédit. Elles sont aussi une formidable opportunité pour essayer de mieux nous connaître, et in fine de mieux agir en connaissance de cause.

[1] Citons quelques français : Jean Pierre Changeux, Stanislas Dehaene et Lionel Naccache dans les neurosciences et les sciences cognitives, Serge Haroche en physique quantique.

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